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Vers une pénurie alimentaire ?

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Par Gabriel Ste-Marie

L’auteur est député du Bloc Québécois
 

Au moment où ces lignes sont écrites, l’essence est à 2,15 $ le litre et le diesel à plus de 3 $.  Un dur coup pour les ménages. Les plus touchés sont évidemment les ménages à faibles revenus dont les obligations imposent de faire beaucoup de route.

 

La situation est aussi particulièrement difficile pour les entreprises de certains secteurs. Le transport, bien entendu, mais aussi l’agriculture. La hausse des prix va favoriser la transition énergétique à long terme, mais augmente la misère à court terme.

 

Le coût des logements n’est guère plus encourageant. Toutefois, à en croire les spécialistes, la hausse des prix de l’alimentation pourrait, d’ici peu, supplanter de beaucoup celles de l’énergie et du logement. La planète risque de vivre une pénurie alimentaire cette année entraînant une explosion des prix et une sérieuse famine à l’échelle mondiale.
 

Les conséquences de la guerre en Ukraine

 

La situation actuelle découle en grande partie de la guerre en Ukraine. La Russie et l’Ukraine sont les greniers du monde. Les deux pays représentent 30 % des exportations mondiales de blé et 20 % de maïs. Ils exportent aussi 65 % de l’huile de tournesol. La Russie a grandement réduit ses exportations pour s’assurer de pouvoir continuer à nourrir sa population à un coût normal. Dans le cas de l’Ukraine, ses stocks actuels peuvent difficilement être exportés et une grave incertitude plane sur les possibles récoltes à venir. Les Ukrainiens eux-mêmes voient le prix des aliments exploser et risquent d’être confrontés à la famine.

 

À l’échelle planétaire, la Banque mondiale rappelle que le prix des produits agricoles a augmenté de 41 % entre janvier et mai. Au cours de la même période, le prix du maïs a bondi de 54 % et celui du blé de 60 %. Avec ses budgets actuels, le Programme alimentaire mondial de l’ONU peut donc nourrir moins de personnes.

 

Face au risque attendu de pénurie alimentaire, plusieurs pays ont commencé à cesser leurs exportations pour stratégiquement privilégier leur population. C’est le cas de l’Inde qui a cessé d’exporter son blé et l’Indonésie son huile de palme. Ce protectionnisme alimentaire pourrait déclencher un effet domino avec des conséquences encore plus dramatiques.

 

Ici, comme ailleurs, les coûts de production vont grandement s’accroître, parce que le prix des intrants a aussi explosé. Par exemple, les fertilisants proviennent majoritairement de la Russie et de la Biélorussie. Leur prix avait déjà augmenté avant la guerre et, actuellement, ils ont été multipliés par deux ou trois. De plus, Ottawa leur impose toujours une taxe de 35 %, même s’ils ont été commandés et payés avant l’invasion de l’Ukraine. On doit aussi tenir compte de l’augmentation du prix du diesel.
 

Les réserves à leur plus bas niveau

 

Lors de son passage au Comité des finances de la Chambre des communes, le spécialiste des marchés de l’agroalimentaire, l’économiste Sylvain Charlebois, a affirmé que les problèmes des chaînes d’approvisionnement rendent difficile toute planification pour les agriculteurs. Leurs intrants ne sont pas systématiquement au rendez-vous.

 

Il a aussi rappelé que, l’été dernier, l’Ouest canadien, les États-Unis et la Russie ont connu d’importants épisodes de sécheresse, alors que l’Allemagne a enregistré des inondations majeures. Tout cela a eu pour résultat que les récoltes de 2021 ont été mauvaises et que les réserves sont présentement à un bas niveau. On comptait sur 2022 pour regarnir les réserves. Avec la guerre, ce ne sera pas possible.

 

L’économiste a aussi ajouté qu’il n’est pas envisageable d’augmenter la superficie cultivée à court terme. Toutefois, les inondations printanières au Manitoba ne devraient pas avoir de grand impact sur les récoltes, retardant les semences seulement de quelques semaines.

 

Tout ça fait en sorte qu’on peut s’attendre à une hausse marquée du prix des aliments au cours des prochains mois, beaucoup plus élevée que ce qu’on peut constater actuellement. Par exemple, l’Allemagne prévoit une hausse moyenne de 50 % du coût du panier d’épicerie. Au Québec et au Canada, ce devrait être moindre. Ça, c’est la situation pour les pays riches.
 

Famines à l’horizon

 

Dans les pays pauvres, on risque carrément la famine. Dans ce contexte, les institutions internationales demandent davantage de solidarité, d’autant plus que les pays moins riches ont été encouragés à s’endetter pour traverser plus facilement la pandémie. Le résultat est qu’ils sont aujourd’hui très endettés et auront difficilement les moyens d’importer suffisamment de nourriture à fort prix.

 

À ceci s’ajoute le fait que nombre d’entre eux subventionnent déjà les aliments de base pour s’assurer que leur population ait les moyens de se nourrir. Ces pays devront donc importer à fort prix les produits alimentaires, tout en devant augmenter la part de leurs budgets dédiés aux subventions pour les denrées alimentaires. Les pays africains sont particulièrement vulnérables.

 

Une part importante des récoltes se transige aujourd’hui à la bourse. Par exemple, une récolte future peut être vendue d’avance et transigée plusieurs fois à la bourse. Cette façon de faire risque d’amplifier le prix des denrées à des fins spéculatives. C’est un peu comme le pétrole. On profite du contexte pour pousser à la hausse les prix et s’en mettre plein les poches. Cette conjoncture rappelle les limites du recours aux marchés.

 

La situation est telle que l’alimentation sera un problème majeur pour cette année et pour les années à venir. Selon un associé de la firme McKinsey, un scénario optimiste de la crise ne prévoit pas de retour à la normale avant 2024.

 

La crise alimentaire va exiger un effort de solidarité internationale exemplaire. Elle nous rappelle aussi que les effets des guerres sont toujours plus importants qu’anticipés. Il est à souhaiter qu’un rapide retour à la paix soit négocié et que cette guerre cesse, au premier chef pour le bien du peuple ukrainien, mais aussi pour limiter les effets d’une crise alimentaire, déjà commencée ...



26/08/2022
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