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Le coup de foudre amoureux … Un phénomène social ?

  Les récits que donnent les protagonistes du coup de foudre s’inspirent d’une forme de mythe. Le coup de foudre semble être un modèle paroxystique, pourtant chacun construit inconsciemment une image normative de la relation de couple.

 

Tomber amoureux, désirer l’être ou s’en défendre, développer une relation de couple ou rompre, donner ou non une place essentielle à l’amour dans le choix d’un partenaire…

Ces comportements et sentiments jalonnent nos existences, sont l’objet de nos questionnements, se voient traités dans la presse, le roman, le cinéma.

 

Aussi prégnante que soit la thématique amoureuse dans l’imaginaire collectif et dans le déroulement de nos biographies, nous répugnons cependant à l’appréhender comme phénomène social. Nos amours, croyons-nous, n’appartiennent qu’à nous.

 

Nous sommes prêts à laisser au hasard dans l’interprétation des étapes qui jalonnent nos parcours amoureux. Mais pas à concevoir que ceux-ci soient modelés par l’organisation sociale. Et pourtant… Dans les sociétés traditionnelles, par exemple, la formation des couples n’est pas laissée au libre arbitre des individus et les règles du mariage sont intimement articulées au système de parenté et à l’organisation sociale dans son ensemble.

 

Ces règles varient d’un environnement socio-culturel à l’autre,  mais un principe commun les génère : celui de l’équilibre entre l’exogamie et l’endogamie, chacun devant trouver un partenaire hors de son groupe local sans pour autant s’en éloigner trop. Cette 1ère contrainte se double d’une seconde : le conjoint doit obligatoirement ou tout au moins de préférence, appartenir à un groupe social, déterminé à l’avance et loin d’être étranger.  

 

                                                           M.N. Schurmans.

 

Ce qu’enseignent les récits.

 

Un sentiment de danger se déploie autour du coup de foudre. Ceux que frappe la foudre se placent en rupture de rationalité, en rupture de relations familiales, amicale, professionnelles : on fonctionne à l’instinct ; on a besoin de rien ni de personne si ce n’est l’autre. Si l’histoire amoureuse prend corps, c’est en rupture d’humanité que l’on s’isole à deux, dans un pays de nulle part ou une forêt de Brocéliande. Cet amour fermé aux autres est, en outre, fermé au déroulement des jours et fermé à l’espace.

 

« Dès qu’on pouvait s’éloigner des gens, on le faisait vraiment volontiers, complètement dans un cocon, on devient très égoïste. Alors, il y a eu aussi une cassure envers les responsabilités, oui, et je me suis éloignée de beaucoup de choses…Je n’ai jamais sacrifié un moment avec lui pour les études, par contre les études… On m’a dit que j’avais énormément changé. »

 

Chaque éloignement des 2 amoureux devient une parenthèse douloureuse. Et pourtant le temps s’écoule, l’espace est pluriel et les autres sont là. L’extériorité temporelle, spatiale et sociale en vient nécessairement à s’imposer, et ceci de 2 façons.

A travers les pressions sociales, sans aucun doute : la solitude à 2 tombe sous le regard des tiers, familiaux ou anonymes, pour lesquels toute rupture de socialité est perçue comme une atteinte au lien social.

Mais on découvre aussi que les images du jumeau idéal ou de l’étranger parfait venus combler tous les manques, ne résistent pas au quotidien : l’imperfection, l’incomplétude et la banalité réapparaissent :

 

« J’avais le sentiment qu’on ne parvenait pas à préserver notre créativité, qu’on entrait tout doucement dans ce que moi  -  attention, c’est moi  -  dans ce que moi, je pouvais tenir pour une routine, pour la vie qui me reprenait dans son grand truc chiant et habituel. J’aurai voulu vivre toujours sur un mode extraordinaire ».

 

Est-ce à dire que les amours générés par coup de foudre finissent mal ? Nous avons  bien évidemment, dans nos données, de nombreuses histoires qui se poursuivent, durant de longues années, et se déclinent avec des degrés différents d’harmonie.

Réalisées parfois dans un mariage heureux, elles nous disent cependant, tout comme les autres, l’émerveillement la peur et l’irrationalité de leur genèse.

 

Les 3 destins des amours immédiates.

 

Ce que leurs narrateurs soulignent après coup, c’est la puissante nécessité de domestication de ce feu incontrôlable qui, un jour, les a frappés :

 

« Le coup de foudre, c’est un point de départ. Au départ, on est pris par tous ses sens, par tout. On est plongé là-dedans, dans ce sentiment immédiat mais il faut quand même rester réaliste et se poser la question : »Ce coup de foudre est-ce que c’est quelque chose qui mérite d’être approfondi, d’être vécu ? » Pour moi, c’est quelque chose à qui j’ai donné une très grand d’importance. Mais, par la suite, je l’ai vécu, jour par jour, petit à petit. »

 

Les amours immédiates n’ont, en effet, que 3 destinées.

 

Ø      Soit elles ne résistent pas à l’altérité du monde et meurent : c’est la rupture.

Ø      Soit encore elles incorporent les contraintes sociales et relationnelles, se transforment et vivent : c’est la destinée de normalisation et la mort de l’héroïcisation, du rêve de complétude. On déconstruit alors l’histoire d’exception pour accepter de se voir, de faire connaissance dans le cadre d’un univers à nouveau peuplé d’autrui, de reconstruire un amour réinséré dans la lenteur et dans l’effort.

Ø      Soit enfin l’isolement, la fermeture, le refus des mouvements du temps, persistent et c’est la mort physique des amoureux que l’on rencontre chez ceux qui, comme Tristan & Yseult, acceptent jusqu’au bout leur statut de héros et vivent, à notre place et totalement, ce dont, nous, nous rêvons : un amour parfaitement libre, qui n’a que lui-même pour horizon.

 

Les modèles contrastés de l’amour fou et de la construction progressive d’une relation de couple coexistent donc dans notre imaginaire collectif : leurs liens sont forts et cohérents.

 

Pour le 1er, les figures duelles du jumeau et de l’étranger réfèrent à ce dont tout groupe social s’angoisse et se protège : la pure endogamie qui constituerait une menace d’implosion, et l’exogamie qui ferait peser une menace d’explosion.

 

Le second, par contraste, laisse la place à l’intervention d’autrui. Il se situe dans l’ouverture à l’environnement familial, amical, professionnel, à toutes les habitudes interactives de la vie quotidienne, représentant l’équilibre exo-endogamique. Il reste chargé de la valorisation positive :

 

« J’ai compris qu’avec le coup de foudre, on ne peut pas construire un amour durable. C’est l’amour à la folie. Je ne pourrai plus tomber dans ce piège. Une relation qui commence est construite pièce par pièce : c’est ce qui fait que ça dure. »

 

Le récit à caractère mythique que les acteurs d’un coup de foudre formulent sur leur entrée en amour, par l’opposition qu’il génère entre les 2 modèles de constitution des couples (instantané et progressif), rappelle que la norme acceptable demeure l’union socialement construite. Cela revient-il, cependant, à dire que notre liberté est entièrement contrainte et que nous n’avons que le choix d’un amour socialement mortifère ou d’une relation sage qui laisse au social toute sa place ? En aucune manière… et ce sont, cette fois, nos interlocuteurs qui développent cette réponse.

 

L’amour fou et la construction sage d’une relation de couple sont présents, dans leurs propos, comme 2 balises, 2 pôles extrêmes antinomique entre lesquels se jouent les histoires concrètes que vivent chacun.

 

Ces 2 pôles en tension, ne sont pas là uniquement pour nous rappeler que les humains sont autant préoccupés de reproduction sociale que d’amour… Ils sont également présents pour fournir les matériaux d’une liberté contrainte.

 

La contrainte est celle de notre appartenance à la société des hommes et de notre responsabilité quant aux liens qui nous unissent. La liberté est celle dont nous disposons en pouvant puiser dans la logique de l’amour fou pour illuminer une union trop sage. Et dans la logique de la construction progressive d’une relation de couple, pour assagir nos amours excessifs. 



09/03/2010
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